Apologue

« – Ou vas tu heureux ruisseau? Pourquoi te presses tu de fuir devant moi, toujours devant moi sans t’arrêter pour me répondre ? 

– Pourquoi veux tu le savoir, demoiselle curieuse? Amuse-toi de voler de feuille en feuille sur ce lotus qui fleurit sans s’inquiéter du flot qui le berce ou du vent qui l’agite.

– Ou cours tu, demoiselle agile, Pourquoi voler de feuille en feuille sans t’arrêtres jamais pour me répondre?

– Pourquoi veux tu le savoir, lotus frissonnant ? Contente-toi de baigner tes pieds dans le sable fin qui dort sans demander aux cailloux pourquoi le ruisseau fuit et le vent passe.

 Ainsi parlait la demoiselle au ruisseau et le lotus à la demoiselle. Ainsi répondait le ruisseau à la demoiselle et la demoiselle au lotus. Le sable ne demanda rien aux cailloux. En eux la vie était inerte et la volonté nulle. Le ruisseau les dérangea souvent,et ils ne s’en plaignirent pas. Ils n’ont même pas su qu’ils avaient changé de place. Le ruisseau emporta plus loin encore les fleurs et les feuilles de la plante où l’insecte s’était endormi. Tous se perdirent au loin, bien loin, dans les grandes eaux où tout s’abîme et s’efface. Le ruisseau lui-même perdit au sein de vaste mers, et son doux nom, et son cours gracieux et la qualité de ses ondes limpides.

Qu’importe ? Le ruisseau, toujours renouvelé à sa source, continue toujours son gai voyage, toujours pressé d’arriver au but, toujours fier d’y courir. Le lotus a laissé sa graine dans le limon, l’insecte y a caché sa larve. L’un repousse, l’autre renaît à chaque printemps, toujours fier de mirer sa beauté dans les ondes. Le sable n’a rien fait que de s’agglomérer en cailloux, et les cailloux n’ont rien fait que de s’égrener en sable.

L’égoïste parle comme le ruisseau qui conseille à l’insecte de rester sur la plante, et comme l’insecte qui conseille à la plante de rester dans le sable.

L’intensité dans la vie est le but de l’homme, sa jouissance, sa valeur et sa gloire. Il doit courir comme l’onde, fleurir comme la plante, féconder comme l’insecte. L’ homme que l’on réduit au métier de caillou et que l’on écrase comme le sable n’a pas même le triste bonheur d’être insensible.

Il reste assez homme pour envier la plante, l’insecte et le ruisseau qui courent, s’agitent et se renouvellent. »

George Sand « Légendes rustiques – Le ruisseau» (1858)

 

lotus ruisseau

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