L’eau gelée face à la pierre

Les pierres dites gélives, en général des calcaires plus ou moins poreux où l’eau s’infiltre, sont susceptibles de s’altérer sous l’action du gel entre autres impacts [1]. En effet, l’eau sous forme de glace occupe plus de volume que l’eau liquide (environ 9%) aussi les pierres se dégradent en se fissurant ou en se désagrégeant petit à petit.  Quant il s’agit de pierres naturelles [2] de construction le degré de gélivité ou sa gélifraction  autrement dit sa sensibilté au gel doit être évaluée pour en connaître sa durabilité.

Au début, les pierres étaient abandonnées un certain temps sur les chantiers pendant l’hiver sans autre forme de test. Au XIXe siècle, on a commencé par simuler l’effet du gel en immergeant des échantillons cubiques dans du sulfate de soude. Après plusieurs heures il suffisait d’examiner l’altération des angles et des arêtes des cubes et de comparée avec un cube étalon pour avoir une idée de la gélivité.

Désormais, la résistance au gel des pierres naturelles est soumis à un nombre de cycles de gel/dégel, dépendant de l’usage final de la pierre, sur des éprouvettes en laboratoire suivant un protocole défini par des normes.pierre-abimees

Par ailleurs, l’observation des calcaires du bassin parisien a mis en évidence des veines siliceuses intactes face aux altérations. C’est la raison pour laquelle on a eu l’idée d’introduire de la silice dans les pores de la pierre avec de la silicate de potasse, solution de sable [3] blanc siliceux et de potasse que les anciens appelaient liqueur de cailloux . Viollet-le-Duc [4] était un fervent partisan de la silicatisation. Mais l’utilisation de tels produits hydrofuges sont à double tranchant, ils piègent l’eau dans la pierre qui peut s’infiltrer par ailleurs et avoir des conséquences encore plus néfastes !

 

« Le mouilleur de fil dans l’eau » à Paris selon Georges Cain

Georges Cain (1853;1919) a beaucoup écrit sur l’histoire de Paris, d’ailleurs, un square porte son nom non loin du Musée Carnavalet où l’on peut admirer des vestiges de l’ancien Palais des Tuileries [1] ou de l’ancien Hôtel de Ville de Paris [2], brûlés pendant par la Commune en 1871. Dans son ouvrage « Les Pierres de Paris : Paysage de Seine », le personnage singulier dont Cain veut attirer l’attention, passe son temps « à mouiller du fil dans l’eau » (Image à la Une , archive BNF) :

« Dès la révolution, les bords de la Seine furent accaparés par les cordiers qui y tissaient leurs longs cordages… mais de tout temps et sous tous les régimes les vrais familiers des berges furent les pêcheurs à la ligne… Il pêche pendant la Terreur, pendant les journées de Juin, pendant le siège, -il pêchait encore pendant la semaine rouge de mai 1871! Au dernière heures de la Commune agonisante, tandis que les Tuileries, Le Louvre, la Cour des Comptes, la rue de Lille et le palais de la Légion d’honneur flambaient comme des torches, alors que Paris brûlait, que l’on s’égorgeait, que l’on se fusillait…par un seul jour-c’est un fait acquis- les berges de la Seine ne cessèrent de recevoir la visite de leur clientèle fidèle de pêcheur à la ligne…que dis je ? les enragés y manquèrent n’autant moins qu’à la faveur de tant de cataclysmes ils pouvaient pêcher en temps prohibé ! »

 

Sept générations d’esprits selon les Chroniques du Japon

A l’origine le ciel et la terre n’était qu’un immense œuf chaotique tout en contenant les éléments indispensables à la formation des premiers esprits du ciel d’abord puis de la terre.

La suite est très bien expliquée par Julius Klaproth (1783;1835) dans son « Aperçu de l’histoire mythologique des japonais « :

« Un être divin, ou kami, naquit au milieu. C’est cet événement qu’on regarde comme le commencement de la création…et qui fut le premier des sept esprits célestes. »

Selon les « Chroniques du Japon » ou Nihon shoki  plus récentes que le Kojiki voici les sept générations des esprits de la mythologie japonaise :

1 – le kami du « royaume toujours existant« ,

2 – le kami du « royaume du milieu… régna par la vertu de l’eau« ,

3 – le kami « qui puise en abondance du limon salé…régna par la vertu du feu »,

4 – le couple divin avec celui « qui cuit la terre argileuse…régna par la vertu du bois » et sa compagne « qui cuit la terre sablonneuse« ,

5 – le couple divin avec le « vénérable de la grande porte » et sa compagne « du bord de la grande natte. Ces deux esprits célestes régnèrent par la vertu du métal« ,

6-  le couple divin avec le « vénérable à face pleine » et sa compagne  » de la racine de la crainte. Ils régnèrent par la vertu de la terre »,

7 – et le couple « qui invite » formé par l’esprit mâle  Izanagi et l’esprit femelle Izanami . 

C’est ce dernier couple qui engendra les premières îles de l’archipel à partir d’un « pont flottant du ciel » et de « la pique céleste de pierre précieuse rouge » , « dans la suite ils engendrèrent la mer, les rivières, les montagnes, …l’aieul des arbres, … une espèce de bruyère qui est la mère de toutes les plantes. » mais aussi de nombreux autres kamis dont celui du feu que Izanami enfanta dans la douleur [1].

Ce pont flottant dans l’air n’est pas sans rappeler le monde flottant (sur l’eau) « ukiyo » et dont l' »ukiyo-e » est l’image du monde flottant dont un des plus célèbres représentants est Hokusaï [2] avec son chef-d’oeuvre « la grande vague » [3]. Et la pierre précieuse rouge pourrait contenir des gouttes de laves aptes à former les premières îles. Les indiens par exemple pensaient que le rubis [4] pouvait contenir un feu interne.

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Hokusai, une des 36 vues du Mont Fuji  (Pont Mannen)

 

Sur les marques des tâcherons dans Paris

De nombreuses marques gravées des tailleurs de pierres qui étaient payés à la tâche, d’où le terme de tâcherons, sont visibles sur les vieilles pierres dans Paris. Leur inventaire permet de retracer le parcours de ces ouvriers fiers [1] et nomades. En effet pour la plupart d’entre eux, ils passaient de chantiers en chantiers, en particulier pour la construction des cathédrales qui dépendait de financements souvent aléatoires.Voici donc, quelques exemples de ces glyphes [2] ou  glyptographes , leurs marques laissées dans la pierre parisienne.

En 1913, à l’occasion de travaux pour la construction de la ligne de métro N°7, des fouilles ont permis de repérer des marques dans la pierres au droit du quai des Célestins (ancien port aux pavés [3]) sur une portion du mur d’enceinte de Charles V [4] ayant servi de fondation au mur du quai (Archives Commission du Vieux Paris).

La longue partie du mur d’enceinte de Philippe Auguste [5] préservée dans le jardin Saint-Paul possèdent aussi des traces bien visibles et rue des Rosiers dans le jardin des Rosiers sur les vestiges de la même enceinte.

Sur les vestiges de l’ancienne forteresse du Louvre [6] de Philippe Auguste les marques de tâcherons sont nombreuses, certaines avec des traits (Image à la une), d’autres en forme de cœurs donc tout en courbes, nécessitant certainement un savoir-faire différent.

 

 

Superstition japonaise sur les pointes de flèches en pierre

cartailhacAu XIXe siècle, les outils préhistoriques [1]  étaient encore appelés dans de nombreux pays pierres de tonnerre ou pierres de foudre comme les haches [2] . Un des premiers préhistoriens français Emile Cartailhac (1845;1921), relate dans « L’âge de pierre dans les souvenirs et superstitions populaires », à propos des pointes de flèches en silex de nos ancêtres, une croyance typique du Japon où chaque objet conçu de la main de l’homme a une âme :

« Au Japon, où les pointes sont considérées comme des reliques du temps des kamis, esprits ou divinités, elles prennent place dans les chapelets utilisés dans les pratiques religieuses. Dans les chroniques japonaises, 839 avant J.-C., il est dit que dans le pays de Dewa [dans les actuelles préfectures de Yamagata et d’Akita], après un orage qui, sans discontinuer, dura une semaine, le bord du rivage fut couvert de pierres pointues, de flèches et de lances, blanches et noires , vertes et rouges, qui n’y avaient pas été vues auparavant. En 885, au même endroit, la même pluie de dards se reproduisit deux fois. Un auteur donne cette explication : »Chaque année, une armée d’esprits passe par ce district accompagnée par la pluie et la tempête, et alors tombent ces flèches que les habitants retrouvent après l’orage particulièrement  sur la sable du rivage« . On comprend fort bien en effet que de grandes pluies lavent la terre et le sable et font apparaître à la surface les pierres taillées auparavant cachées…Nous disons familièrement : La pluie fait sortir les silex. »

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Pointes de flèches comparées d’après Cartailhac (Archive BNF)

Henri Imbert, un spécialiste de l’Asie du début du XXe siècle écrivait dans la « Revue indochinoise » : « Les Japonais considéraient les haches polies comme des pierres de foudre et les pointes des flèches comme les armes des esprits de la tempête qui passent en combattant dans les airs. »

Les glyphes dans la « pierre »

Un glyphe ( du grec, « graver ») est une forme géométrique gravée, ciselée, sous entendu en creux et par la main de l’homme, il dépend de l’échelle [1] à laquelle on l’observe.

Sur le globe, les géoglyphes [2] sont de grande taille par rapport à l’échelle humaine et ne sont pas forcement en creux.geoglyphes-nazca-colibri

Sur le rocher, les pétroglyphes (du grec petra , » rocher »)sont des formes gravées sur des affleurement ou des blocs de roches dans la nature.petroglyphe-fontainebleau

Mais si on parle d’une gravure dans la pierre en général il s’agit de lithoglyphes ( du grec lithos, « pierre »). Le cas particulier de la lithographie [3] est l’impression graphique à partir d’une pierre matrice gravée, on pourrait tout aussi bien parler de « lithoglyptique ».lithographiema

Un autre cas particulier est le hiéroglyphe des égyptiens qui fait référence au caractère sacré (du grec ieros , « sacré ») des signes gravés dans la pierre. Par extension, on appelle écriture hiéroglyphique les glyphes égyptiens inscrits sur Papyrus. Comme exemples de hiéroglyphes au sens large on trouve la pierre de soleil des aztèques [4] ou certains pétroglyphes sur des mégalithes dressées [5] ou non . Chez les Mayas on trouve la notion de glyphe-emblème royal sur des blocs de pierres. Alors que, par ailleurs, on désigne par cunéiformes (en forme de coin) les caractères des anciennes tablettes d’argiles [6].

Plus spécialisé encore, sur une pierre taillée en général, par les tailleurs de pierres de construction en particulier, la marque distinctive du tâcheron, c’est le domaine d’étude de la glyptographie, mais c’est également l’étude de l’art de la gravure (en creux) et de la sculpture (en relief) sur les pierres précieuse et les pierres fines. Cet art est appelé la glyptique très présent chez les anciens égyptiens [7].

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marque de tâcheron

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Les vestiges de la forteresse du Louvre

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« Chaque pierre conte éloquemment une belle aventure humaine, une page de l’histoire de France ou de l’histoire de Paris. » Georges Cain dans « Les Pierres de Paris ». Le Louvre est né de la volonté du roi de France Philippe II Auguste d’inclure une forteresse dans le mur d’enceinte [1] commencé en 1190 pour protéger Paris pendant son départ pour les croisades (Image à la Une reconstruction 3D inscrite à l’intérieur de la cour carrée côté Seine, crédit Le Louvre). L’extrémité du mur d’enceinte, rive droite, se terminait au droit de la Seine par la tour du coin. La forteresse était à l’extérieur de l’enceinte, entourée d’un fossé et d’un mur extérieur, l’ensemble dominé par un donjon central ou Grosse Tour de 31 mètres de hauteur.La forteresse du « vieux Louvre » fut achevée en 1202.

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Forteresse en 1200 d’après Hoffbauer

Une des hypothèses de l’origine du nom « Louvre » serait justement liée ce donjon et son large fossé qui pourrait être dérivée du nom d’un camp fortifié chez les Francs possédant une tour de guet centrale appelé Lower et qui aurait été utile à l’époque des invasions normandes venant de l’ouest.

cour-carreeLes vestiges de l’ancienne forteresse du Louvre et en particulier la base du donjon central sont visibles sous la cour carrée, coté Seine. Sur ces pierres de nombreuses marques de tâcherons sont notables.

Plus tard sous Charles V, vers 1360, le Louvre fut incorporé à la ville de Paris, il cessa d’être un château défensif  pour devenir une résidence royale habitable à l’instar des châteaux forts de cette époque. C’est à cette époque que Charles V reproduira le schéma d’un château défensif extérieur à l’enceinte protégeant Paris avec la forteresse de la Bastille [2], le donjon en moins !