« Le marteau rouge » de George Sand

 » Je vais vous raconter maintenant l’histoire d’un caillou… Les pierres ne vivent pas, elles ne sont que les ossements d’un grand corps, qui est la planète, et, ce grand corps, on peut le considérer comme un être…

C’était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur toutes ses faces. Détaché d’une roche de cornaline, il était cornaline lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf qui jonchent nos chemins, mais d’un rose chair veiné de parties ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, produite par l’action des feux plutoniens sur l’écorce siliceuse de la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux, depuis des siècles dont je ne sais le compte. La fée Hydrocharis (beauté des eaux) vint enfin un jour à le remarquer…

La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s’assit sur le gros caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement :

– La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette région, comme elle m’a chassée déjà des régions qui sont au-dessus et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches entraînées par les glaces…menacent de s’étendre sur mes riants herbages et sur mes bosquets embaumés… 

La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d’elle et accorda enfin son attention au caillou qu’elle avait jusque-là méprisé comme une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en travers de l’eau courante, debout sur le sable où il s’enfonça par son propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée regarda et écouta..., elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit en quatre. C’est si puissant un doigt de fée ! L’eau, rencontrant quatre murailles au lieu d’une…

La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit huit qui, divisant encore le cours de l’eau, la forcèrent à se calmer et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit que la reine des glaciers avait résolu d’envahir son domaine et de la chasser encore plus loin…

Rien n’est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j’essaye de vous dire l’histoire n’était plus représenté un peu dignement que par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête, et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les autres, l’avaient roulé longtemps. Soit qu’il eût eu plus de chance, soit qu’on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant et bien poli jusqu’à la porte d’une hutte de roseaux où vivaient d’étranges personnages.

C’était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes… Celui qui habitait la hutte était même un armurier recommandable…Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des armes redoutables…

A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma l’armurier de lui livrer sa commande…Il avait commandé une hache de silex… L’homme bleu ayant payé, allait se retirer, lorsque l’armurier lui montra son caillou de cornaline en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête. L’homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les animaux après les avoir assommés…la hache rose du grand chef devint pourpre dans le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes gloires de l’homme bleu, et, dans sa terreur, l’ennemi lui donna le nom de Marteau-Rouge, que sa tribu et ses descendants portèrent après lui…

Ses mardelles conquises furent occupées par le vainqueur, et des siècles s’écoulèrent sans que le fameux marteau enterré entre deux pierres fût exhumé. On l’oublia si bien, que, le jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre avait pu servir. L’usage de ces outils s’était perdu. On avait appris à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n’avaient pas d’histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur avait rendus.Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l’essaya pour râper les racines qu’elle mettait dans sa soupe…Quand vint l’âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord de la margelle tarie et à demi comblée… Le glorieux marteau-rouge redevint simple caillou et reprit son sommeil impassible dans l’herbe des prairies.

Bien des siècles se passèrent encore lorsqu’un paysan chasseur …le ramassa, pensant en faire des pierres pour son fusil, et l’apporta chez lui, où il l’oublia dans un coin. A l’époque des vendanges, il s’en servit pur caler sa cuve ; après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers occupants d’une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrir de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l’abri du caprice de l’homme.

Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et, comme le jardin du paysan s’était fondu dans un parc seigneurial, ce jardinier porta sa trouvaille au châtelain…M. le comte complimenta son jardinier sur son œil d’antiquaire et fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus beaux spécimens de l’antique industrie de nos pères, et, malgré les outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de l’homme à un degré remarquable…Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça sur un coussinet de velours. C’était la plus curieuse pièce de la collection de M. le comte. Il eut la place d’honneur et la conserva pendant une dizaine d’années.

Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et Mme la comtesse …  le confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un fermoir de ceinture. Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgé de six ans qui en orna sa poupée… La petite nièce, manquant de carottes pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à l’aide d’un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui donnèrent très bonne mine à la soupe que la poupée eût dû trouver succulente…

Avoir été montagne, et puis bloc ; avoir servi sous cette forme à l’oeuvre mystérieuse d’une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets du génie des cimes glacées ; avoir été, plus tard, le palladium d’une tribu guerrière, la gloire d’un peuple, le sceptre d’un homme bleu ; être descendu à l’humble condition de couteau de cuisine jusqu’à ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage ; avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d’un antiquaire, jusqu’à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs émerveillés : et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains d’un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l’appétit dédaigneux d’une poupée !

Le marteau rouge n’était pourtant pas absolument anéanti. Il en était resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa en balayant et qu’il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu’il vendit un franc chacune. C’est très joli, une bague de cornaline, mais c’est vite cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter qu’elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel n’était lui-même qu’une parcelle de la roche aux fées.

Tel est le sort des choses. Elles n’existent que par le prix que nous y attachons, elles n’ont point d’âme qui les fasse renaître, elles deviennent poussière ; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et l’homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce qui était défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien : c’est la nature. »

George Sand (1804-1876) [1] Extraits de  Contes d’une grand’mère, (1875).

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